En affirmant que « la police tue », le leader de la gauche Jean-Luc Mélenchon a été pris en flagrant délit de métonymie. Explications.

Une chronique signée Fabrice Pliskin

« La police tue », dit Jean-Luc Mélenchon. Et la formule blesse.

Elle entaille les forces de l’ordre, la droite et l’extrême droite.

Il ne faut pas dire « la police tue » explique la Première ministre Elisabeth Borne, comme si, au-delà de l’enjeu politique, c’était une faute de français, un syntagme encore plus séparateur que le pronom iel.

Ce qui prouve qu’en France, la grammaire est toujours tragique.

Disons-le : Mélenchon a été pris en flagrant délit de métonymie. Pour les fétichistes du style comme Eric Ciotti, c’est une « abomination ».

Anatomie d’une métonymie.

Le mot police est ce qu’on appelle un nom collectif.

Le nom collectif représente un ensemble, un groupe, on n’ose pas dire une bande.

Dans la phrase « La police tue »« police » est une figure de rhétorique. La « police » désigne, par un rapport de contiguïté, les policiers qui constituent les services de police.

C’est ce qu’on appelle une métonymie, trope qui permet de désigner quelque chose par le nom d’un élément du même ensemble, et, plus exactement, une synecdoque, cette forme de métonymie qui permet de substituer à un mot l’une des parties de l’ensemble qu’il désigne (la partie pour le tout) ou cet ensemble lui-même (le tout pour la partie).

Je dis une voile pour désigner un bateau (la partie pour le tout).

Je dis la France pour désigner l’équipe de France de football, la police pour désigner des policiers (le tout pour la partie).

Alerte essentialisation

Mélenchon, hyène sinecdochique ? Comme Quintilien, l’auteur de « L’Institution oratoire », la droite, l’extrême droite se défient de la métonymie, cette racaille.

Selon elles, il ne faut pas dire : la police tue.

Pourquoi ?

Parce que c’est faux. Tous les policiers ne tuent pas.

Et, surtout, il ne faut pas dire « la police ». Alerte essentialisation.

Par souci de pédagogie, prenons un autre exemple de cette famille de raisonnement. De même, il ne faut pas dire : « les Américains, en 1969, ont marché sur la Lune ». Car cet exploit ne concernait pas, loin s’en faut, tous les Américains, mais seulement deux d’entre eux. Donc, celui qui dit que « les Américains, en 1969, ont marché sur la Lune » tient « des propos outranciers, intolérables et il devrait présenter des excuses », comme dirait Bruno Retailleau, président du groupe LR au Sénat.

Au nom de notre vivre-ensemble, je m’engage donc à interdire l’usage de la métonymie, d’abord dans les grandes villes, d’ici 2025, puis sur l’ensemble du territoire national, d’ici 2030. Métonymie fait d’ailleurs un peu métèque, limite pâtre grec. Je le déconseille formellement comme prénom.

Non, il ne faut pas dire comme l’islamo-gauchiste Victor Hugo :

« Lorsque Jean Valjean, dans la nuit même du jour où Javert l’arrêta près du lit de mort de Fantine, s’échappa de la prison municipale de Montreuil-sur-Mer, la police supposa que le forçat évadé avait dû se diriger vers Paris. »

La « police » ? Comment ça, la « police »  ? Comme dit le maire de Nice Christian Estrosi : « Ces propos sont inqualifiables, il faut mettre hors d’état de nuire les personnages qui s’expriment de cette manière à l’égard de la police. » Si ce n’est pas encore fait, exilons Hugo dans les îles anglo-normandes.

La « police » n’y est pour rien

Il ne faut pas dire : les 16 et 17 juillet 1942, la police française arrêtait 13 152 juifs. Car, on l’aura compris, la « police » n’y est pour rien.

Il ne faut pas dire, comme le wokiste Jacques Chirac dans son discours sur la responsabilité de Vichy dans la déportation des juifs :

« La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux… »

Car il ne s’agit pas de la « France », mais de quelques fonctionnaires français mal lunés. Encore une fois, vous confondez la partie et le tout. Frère Jacques, laissez-nous un peu tranquilles, avec vos tropes et vos sophismes.

Il ne faut pas dire : le 17 octobre 1961, la police jette à la Seine des Algériens qui manifestaient à Paris pour l’indépendance de l’Algérie. Car, là encore, la « police » n’y est absolument pour rien. Elle était d’ailleurs absente de Paris, ce jour-là : oui, il y avait bien des policiers (à l’instigation du préfet Papon), mais la « police » proprement dite n’était pas là. Ne confondez pas tout.

Il ne faut pas dire : « la police » a tué Malik Oussekine, car il n’y a pas mort d’homme, seulement, nous dit-on, une approximative et pernicieuse métonymie.

La police, pardon, les policiers, mesurent-ils les conséquences irréversibles de la prohibition de la métonymie ? Selon cette nouvelle logique grammaticale, de même qu’on ne pourra plus dire « la police tue », on ne pourra plus prononcer, sous peine d’amende, des phrases comme « La police nous protège », car 100 % des policiers ne nous protègent pas (regardez le préfet Lallement). Pire. On ne pourra même plus dire : « La police est agressée tous les jours ». Car, au sein de cet ensemble de policiers qu’on appelle avec, disons-le, un rien de mauvaise foi, la police, tous les policiers ne sont pas agressés. Par conséquent, on ne saurait sans mentir affirmer que la police est agressée, même quand elle l’est quotidiennement.

 

[Source : http://www.nouvelobs.com]