Conservée depuis 130 ans par la famille du médecin de l’artiste, une rare scène d’hôpital est mise ce mardi aux enchères par la maison Artcurial entre 600 000 et 900 000 euros.

Écrit par Arthur Frydman

Témoin incontournable et lucide de son temps, Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) peignait la vie pour « faire vrai et non idéal », comme il s’adonnait à le dire. Brossant la fresque d’une époque frivole, l’artiste est surtout connu pour ses scènes de fêtes et bals parisiens du quartier de Montmartre et les portraits de « ses dames » de la rue Joubert à celle d’Ambroise, en passant par la rue des Moulins, qui, outre ses partenaires d’une nuit, étaient par ailleurs ses muses de prédilection.

Art ©  Artcurial

Détail de l’œuvre – Artcurial

Les femmes – et l’alcool – étaient, en effet, une consolation pour cet homme tourmenté et de petite taille, qui ne dépassa jamais 1,52 m en raison d’une croissance stoppée, conséquence de deux fractures du fémur à l’adolescence et d’une maladie incurable qui l’emporta à 37 ans, le même âge que son ami Van Gogh. Peu importe, Toulouse-Lautrec l’aristocrate – il descend d’une lignée de comtes toulousains qui remonte aux Carolingiens – ne se laissa pas abattre et s’affirma à travers l’art. On connaît la suite…
Mais moins connu et plus surprenant était son intérêt pour le milieu hospitalier, qu’il fréquenta depuis son plus jeune âge, souffrant de multiples pathologies. « Si je n’étais pas peintre, j’aimerais être médecin », a-t-il affirmé. Il commença alors à s’infiltrer dans les salles des blocs opératoires des hôpitaux parisiens, croquant ici ou là et sur le vif diverses interventions chirurgicales. L’une d’entre elles, intitulée Une opération par le Dr Péan à l’Hôpital international, est mise à l’encan aujourd’hui par la maison Artcurial dans le cadre de ses grandes ventes d’art impressionniste et moderne du soir. Cette peinture à l’essence sur carton, datant de 1891 – Lautrec a alors 27 ans –, est estimée entre 600 000 et 900 000 euros. Les enchères devraient s’envoler du fait du caractère inédit du sujet et de l’œuvre elle-même, estimée prudemment par rapport au prix record de l’artiste, établi en 2005 chez Christie’s pour sa toile La Blanchisseuse (1886-1887), adjugée à plus de 20 millions d’euros.

La dernière scène d’hôpital de l’artiste en mains privées

« Ce qui fait toute la rareté du tableau est qu’il est quasi inconnu sur le marché mais surtout dans l’histoire de l’art », commente Bruno Jaubert, le directeur du département d’art impressionniste et moderne chez Artcurial. « On connaît seulement deux autres peintures figurant le domaine hospitalier dans l’œuvre de Toulouse-Lautrec : un autre portrait du docteur Péan effectuant une trachéotomie, également exécuté en 1891 et conservé au Clark Art Institute de Williamstown aux États-Unis et Examen à la faculté de médecine de Paris, réalisé en 1901 et exposé au musée Toulouse-Lautrec à Albi. Notre toile est donc la seule sur ce sujet encore en mains privées à ce jour », ajoute le spécialiste, qui précise par ailleurs que « l’œuvre n’a été exposée qu’une seule fois au public. C’était en 1914, à la galerie Manzi-Joyant à Paris ». C’est donc une belle redécouverte pour le marché de l’art, la toile étant restée au sein d’une même famille de collectionneurs pendant plus de cent trente ans.

art ©  Artcurial

Détail de l’œuvre – Artcurial

Cette famille, c’est celle des Baumgarten. En 1891, année au cours de laquelle l’artiste peint Une opération par le Dr Péan à l’Hôpital international, Toulouse-Lautrec est suivi par un médecin de l’hôpital Saint-Louis à Paris, le docteur Frédéric Baumgarten. Celui-ci possédait quatre œuvres du peintre, dont une toile de 1893, La Macarona en costume de jockey, conservée un temps dans la collection de l’Art Institute de Chicago, La Goulue et Femme de maison, aujourd’hui dans des collections privées. La quatrième est celle mise aux enchères aujourd’hui et que Baumgarten reçut en cadeau de son patient en guise de reconnaissance de son travail et en hommage au corps médical. Grâce à son médecin mais également à son cousin, Gabriel Tapié de Celeyran, interne de médecine à Paris, Toulouse-Lautrec est introduit dans le milieu médical. Cela lui permet d’entrer dans les salles d’opération et d’assister aux interventions chirurgicales afin d’y saisir, en direct, les moments et les scènes qui se déroulent sous ses yeux.

tableau ©  académiemédecine.fr

Rembrandt, Leçon d’anatomie du Dr Tulp (Mauritshuis, La Haye) – académiemédecine.fr

Un sujet dont Toulouse-Lautrec n’est pas le chef de file, s’étant inspiré de ses pairs par le passé. On pense ainsi aux peintres néerlandais du XVIIsiècle tels qu’Adriaen Brouwer et sa représentation réaliste et grotesque d’une opération de pied (Städel Museum, Francfort) et Rembrandt, dans un style plus grave et solennel avec sa célèbre Leçon d’anatomie du Dr Tulp (Mauritshuis, La Haye) datée de 1632 ou, 80 ans plus tard, La leçon d’anatomie du docteur Deyman (Rijksmuseum, Amsterdam), à la vision plus macabre de la dissection d’un crâne.

La scène proposée par Artcurial est quant à elle fidèle à l’art et au trait de Toulouse-Lautrec. « Une œuvre au style abouti, à la palette colorée et à l’écriture vive et hâtive comme si le spectateur vivait l’instant en même temps que le peintre. Tout est en place, mais la composition finale reste à l’état d’esquisse, comme à l’accoutumée chez le peintre », souligne Bruno Jaubert. Le tableau représente une intervention du docteur Péan, un chirurgien en vue dans le monde médical de l’époque, représenté d’ailleurs en 1887 dans la célèbre toile Le docteur Péan enseignant à l’hôpital Saint-Louis sa découverte du pincement des vaisseaux d’Henri Gervex, conservée au musée d’Orsay. Dans l’œuvre de Toulouse-Lautrec figure au premier plan un infirmier, de dos, qui accompagne un patient allongé sur un brancard. Au second plan, le peintre plonge dans l’opération avec au centre le docteur Péan, en noir, debout et de dos, en train d’opérer, tandis qu’au fond de la toile, au dernier plan, l’artiste apporte de la lumière à la salle avec de grandes fenêtres et représente Frédéric Baumgarten, qui assiste à la séance. Ce dernier est peint debout et de face. Il s’agit du seul visage réalisé nettement, de façon à ce qu’on le reconnaisse tel un petit clin d’œil du peintre à son ami et médecin.

[Source : http://www.lepoint.fr]