Incandescence et délicatesse, c’est bien ainsi que l’on pourrait qualifier la Salomé de Richard Strauss que nous venons de découvrir au Festival d’Aix.

 

Écrit par Stéphane Gilbart

Inspiré d’une pièce d’Oscar Wilde, le livret de Strauss nous emporte : Salomé, fille d’Hérodiade, est irrésistiblement attirée par Jokanaan (Jean-Baptiste), le prophète proférant prisonnier de son beau-père Hérode. Elle s’offre à lui, il la repousse encore et encore. Lors d’un banquet, Hérode, qui ne peut dissimuler son désir concupiscent, la supplie de danser, lui promettant en échange « tout ce qu’elle voudra ». Elle danse… et exige que la tête de Jokanaan lui soit livrée sur un plateau d’argent. Elle peut enfin l’embrasser sur la bouche. Horrifié, Hérode la fait exécuter.

Terrible histoire incandescente, n’est-ce pas, avec ses personnages aux sentiments exacerbés, qui nous fascine et nous horrifie. Et pourtant, comme elles sont si délicatement bouleversées, et bouleversantes, les dernières paroles de Salomé.

La partition de Strauss, elle aussi, réussit cette conjugaison d’un irrésistible déferlement -éruption volcanique- et de longues séquences chantées ou orchestrales d’un incroyable raffinement ciselé. Le tout en une extrême fluidité, en une nécessaire pertinence. Quelle tendresse apitoyée dans les notes – instrumentales et vocales- pour la si terrible et si malheureuse Salomé.

Cet univers-là, Andrea Breth nous en offre une lecture qui mérite, elle aussi, les termes d’incandescence et de délicatesse. Sa mise en scène s’inscrit dans un ingénieux dispositif scénique qui permet de passer d’une séquence à une autre  -par un coup de projecteur, par le glissement d’une structure de décor-, qui géométrise les relations qui s’installent entre les personnages, qui dit solitude ou désir et fureur. Quelle maîtrise de l’ombre et des lumières aussi, qui isolent, unissent, écrasent ou effacent. Quels beaux tableaux, comme ceux du débat des prêtres juifs ou du banquet, magnifiques « peintures ». Ce qui se voit dit ce qui se joue. La direction d’acteurs est parfaite. Ainsi, par exemple, la scène des déclarations d’amour de Salomé à Jokanaan : un mouvement du bras, une tête qui se tourne, un corps qui glisse dans la citerne du prisonnier. Désir érotique, refus austère sans appel. De plus, la lecture d’Andrea Breth est aussi affirmée que sans affectation. Ainsi, la fameuse danse de Salomé. Personnage démultiplié, elle apparaît non pas comme la séductrice conventionnelle, la « strip-teaseuse aguichante », mais comme la femme objet des désirs, des instincts, bafouée, niée. Rien d’ostentatoire ni de comminatoire. Le message passe.

Encore faut-il que tout cela soit exactement incarné par ceux qui en sont les interprètes. C’est le cas. Ingo Metzmacher obtient de l’Orchestre de Paris l’incandescence et la délicatesse. Et si l’orchestre est essentiel chez Strauss, jamais Metzmacher ne l’impose au détriment des voix. Il en fait une voix parmi les voix, dont nous entendons ce qu’elle a à nous faire ressentir.

Quant aux voix, elles aussi réussissent la belle conjugaison. Elsa Dreisig, qui a les apparences de son personnage, s’impose absolument en Salomé. Fureur et faiblesse ; cris et chuchotements ; chant et jeu. Ses partenaires sont exactement distribués, Gábor Bretz incorruptible et visionnaire Jokanaan, John Daszak Hérode despotique-fasciné-horrifié, Angela Denoke sulfureuse Hérodiade, Joel Prieto Narraboth amoureux désespéré. Oui, quel bonheur que cette tragédie ainsi concrétisée.

Stéphane Gilbart

Festival d’Aix-en-Provence, le 5 juillet 2022

[Photo :  Bernd Uhlig – source : http://www.crescendo-magazine.be]